20180105

Editorial

Avec nos VŒUX, adressés à nos lecteurs, pour la NOUVELLE ANNEE 2018.



Dans les informations concernant le monde contemporain, diffusées quotidiennement, manquent rarement la glorification des mécanismes qui reproduisent la vie sociale : les personnalités dites « dominantes », les comptes en banque les plus fournis, les exaltations libérales, etc. S’y organise la confusion entre l’économie, l’État et la réclame publicitaire. 

Mais on n’a que peu d’écho des cris des peuples et des individus qui ne peuvent guère s’identifier à ces « héros ». Parfois, la compassion officielle fait place à la haine et au ressentiment, mais rarement au cri qui traverse de part en part un monde structuré par un consensus autour du produit national brut. D’ailleurs, du cri, la plupart le craignent, et ne cessent de vouloir l’étouffer, en faisant croire que le cri n’est pas une parole. 

Or, le cri sauve, il n’est ni sauvage, ni démoniaque, ni mystérieux ! Nulle nécessité de le conduire vers des forces « originaires ». Telle est la signification d’une parole qui fait face à la vie sociale de façon brutale, sans doute, parce que cette vie est agressive. Celui qui crie dit quelque chose, car chaque cri lui fait éprouver ce qu’il y a d’indigne dans l’ordre d’un monde qui le contraint à crier pour survivre et chante en même temps : ce monde est le meilleur possible ! ». 

Le cri est par conséquent une parole qui permet à chacun, seul ou en groupe, de ressaisir sa capacité d’agir alors qu’on en est dépossédé. Il restaure la capacité de devenir sujet, en repolitisant le rapport social qui impose de se contenir. 

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Der Populismus Automat

Seit Jahren, engagierte sich Sebastian Kurz im Gleichschritt mit Österreichs Rechtpopulistent von der FPÖ. 

Als 2015 die Flüchtlinge über den Balkan zogen, war ein guter Teil der Zivilgesellschaft auf den Beinen : Die katholische Caritas und andere NGOs leisteten Gewaltiges, die rot-grüne Stadtregierung Wiens engagierte sich ebenso in der FlPuchtlingshilfe wie viele ¨VP-nahe Institutionen. 

Aber im Wahlkampf führte Kurz wie ein Automat die Probleme des Landes auf den Zustrom von Ausländern zurück. Zu teure Mieten ? Ja, weil es zu viele Zuwanderer gibt. Mängel in der Bildungspolitik ? Klar, wegen der nicht deutschsprachigen Kinder in den Schulen. Stress im Sozialsystem ? Die Flüchtlinge, was sonst. 

Auf vielen Gebieten versuchte Kurz zu mogeln. 

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Süddeutsche Zeitung

Das Paradies der Reichen

Die Paradise Papers, welche die Süddeutsche Zeitung mit dem International Consortium of Investigative Journalists veröffentlicht, erzählen von Menschen und Firme, die sich entziehen, meist der Steuer, manchmal auch Regulierungen oder Sanktionen, jedenfalls ihrer gesellschaftlichen Verantwortung. Dies geschieht inzwischen mit größter Selbstverständlichkeit. Steueroasen sind längst nicht mehr nur Schmudelecken, sondern kollecktiver Treffpunckt der Wirtschaftselite, in deren Kreisen irisch-holländisch-karibische Steuermodelle so akzeptiert sind wie es gesellschaftlich zum Beispiel die Pornographie ist. Sucht in Konzern heutzutage den idealen Firmensitz, so erwartet er, dass der Gaststaat weder Steuern verlangt noch Transparenz, und schon gar nicht soll es eine politische Opposition geben mit dem Ansinnen, diese « Standortvorteile » zu interfragen. So Steuerparadies haben nichts Paradiesisches und nichts Vorbildliches. 



20180104

Ecologie et Terre

15,000 scientists give catastrophic warning about the fate of the world in new ‘letter to humanity’


A new, dire "warning to humanity" about the dangers to all of us has been written by 15,000 scientists from around the world.

The message updates an original warning sent from the Union of Concerned Scientists that was backed by 1,700 signatures 25 years ago. But the experts say the picture is far, far worse than it was in 1992, and that almost all of the problems identified then have simply been exacerbated.

The message :

Mankind is still facing the existential threat of runaway consumption of limited resources by a rapidly growing population, they warn. And "scientists, media influencers and lay citizens" aren't doing enough to fight against it, according to the letter.

“Many of our current practices put at serious risk the future that we wish for human society and the plant and animal kingdoms, and may so alter the living world that it will be unable to sustain life in the manner that we know.”

“Humanity has failed to make sufficient progress in generally solving these foreseen environmental challenges, and alarmingly, most of them are getting far worse,” they write.

If the world doesn't act soon, there be catastrophic biodiversity loss and untold amounts of human misery, they warn.

The authors offer 13 suggestions for reining in our impact on the planet, including establishing nature reserves, reducing food waste, developing green technologies and establishing economic incentives to shift patterns of consumption.


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15 000 chercheurs et l’état de la planète

Les chercheurs en appellent désormais plutôt aux citoyens et aux "influenceurs" pour faire fléchir les gouvernements et les inciter à prendre enfin les mesures qui s'imposent comme un "impératif moral pour les générations présentes et futures des hommes et de la vie." Les scientifiques appellent également à l'action à l'échelle individuelle, et appellent à limiter la consommation de ressources impliquant l'utilisation de ressources fossiles, ainsi que la consommation de viande.

Ce n'est pas la première fois qu'un tel appel est lancé. Il y a 25 ans, l'Union of Concerned Scientists (UCS), un groupe américain de scientifiques indépendant avait rassemblé plus de 1700 signataires (dont bon nombre de Prix Nobel), pour une tribune appelant déjà à "un changement majeur de notre manière de gérer la Terre est nécessaire, si nous voulons éviter une vaste catastrophe humaine".

Cet "avertissement international des scientifiques à l'humanité" lancé en 1992 pointait déjà du doigt les dommages à la couche d'ozone, la pollution de l'eau, la surmortalité des espèces marines, la déforestation, les atteintes à la biodiversité, ou encore la croissance inquiétante de la population humaine. Déjà, à l'époque, les scientifiques appelaient à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à limiter l'exploitation des ressources fossiles. Force est de constater qu'à part les efficaces mesures visant à réduire le trou dans la couche d'ozone (notamment l'interdiction des produits tels que les CFCs), aucune des autres préoccupations n'a fait l'objet de mesures réellement efficaces. "Pourtant, le déclin rapide des émissions de substances affectant la couche d'ozone montre qu'il est possible d'agir efficacement lorsque l'on prend les bonne décisions" précisent les chercheurs. Et ceux-ci d'en lister quelques-unes :

· Créer des réserves naturelles terrestres comme marines, bien protégées et bien gérées

· Maintenir la diversité des habitats naturels en cessant leur transformation en zone d'exploitation ou d'activité.

· Restaurer les habitats dégradés en permettant à la végétation d'origine d'y retrouver sa place.

· Remettre à l'état "sauvage" les régions hébergeant les prédateurs supérieurs (grands fauves par exemple) afin de restaurer les processus écologiques naturels.

· Mettre en place les politiques adéquates pour mettre fin au braconnage et au commerce des espèces menacées.

· Réduire le gâchis alimentaire par une meilleure éducation et des infrastructures adaptées.

· Privilégier une alimentation basée sur les plantes.

· Favoriser l'accès à l'éducation en particulier pour les femmes, ainsi que leur accès à la contraception et au contrôle des naissances.

· Éduquer les enfants à préserver la nature.

· Favoriser les investissements qui encouragent une politique de développement durable.

· Favoriser le développement des énergies renouvelables.

· Abandonner les énergies fossiles.

· Réorganiser l'économie pour réduire les inégalités.

· Réfléchir à une régulation de la population à l'échelle mondiale.




20180103

Litterature allemande

Bestsellerliste

Benedict Wells wurde 1984 in München geboren. Im Alter von sechs Jahren begann seine Reise durch drei Bayerische internate. Nach dem Abitur 2003 zog er nach Berlin, wo er heute noch lebt. Sein vielbeachtetes Debüt, Becks letzter Sommer, erschien 2008, wurde mit dem Bayerischen Kunstförderpreis ausgezeichnet und 2015 fürs Kino verfilmt. 

Sein Roman « Vom Ende der Einsamkeit » steht auf den Bestsellerliste. Wells wurde dafür 2016 mit dem Literaturpreis der Europäischen Union Deutschland ausgezeichnet. 

Jules, des jüngste von drei Geschwistern, erinnert sich, wie er sich noch mit seinem Vater gestritten und sich seine Mutter mit einem Jus sauf die Stirn verabschiedet jat. Dann verreisen die Eltern für ein Wohenende ohne Kinder – und kommen nicht mehr zurück. 

Wegen dieses tödlichen Autounfalls verliert Jules schon früh allés, was ihm lieb war. Er versucht tapfer zu bleiben. « In meinem neuen Betti m Internat verstecke ich ein Stofftier unter dem Kissen. Und ich weine nicht, nicht eine Sekunde ». 

Jules bleibt auch als Erwachsener ein Aussenseiter, ein Traümer. Schuldgefühle quälen ihn, und er vergeudet seine besten Jahre. Der Vater fehlt ihm ganz besonders : « Ich würde gern mal mit ihm in einer Bar sitzen und mich mit ihm untehalten. Als Erwachsene. 

Es geht in diesem Zauberhaften Entwicklungs- und Liebesroman um einen Menschen, der ständig Angst hat, allés zu verlieren. Es geht ums Alleinsein und um die Frage, was wäre anders, wenn ich dies oder das anders gemacht hätte. Aber auch : Was wäre nicht anders ? 

Mit Vom Ende der Einsamkeit zeigt Wells nun endgültig, dass der Erfog seiner ersten Bücher kein Zufall ist.


20180102

Chaillot

70 ans de Chaillot : L’art du spectateur 
Christian Ruby
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Prologue

Comment décider à se rendre au Théâtre national de la danse de Chaillot un enfant qui entend toute la journée qu’il n’y a plus d’avenir et que les artistes et comédiens contemporains font n’importe quoi ? Tel est le défi relevé par les cinq interventions de spectateurs recueillies ici, esquissant simultanément les grands traits de la geste de Chaillot à l’heure où l’on fête le soixante-dixième anniversaire de cette institution parisienne, en même temps que le 70e anniversaire de la décentralisation théâtrale.

- 1 -

Enregistrement, lors d’une enquête sur le public, 

retranscrit par le spectateur interviewé salle Jean Vilar

Le spectateur du 5e rang (narquois) : Posez moi donc des questions puisque vous voulez m’entraîner à parler de ce vaisseau culturel, de ses illustres locataires, des créations vues ? 

L’enquêteur (maladroit) : Soit. Comptez-vous donc parmi les amateurs d’art et de culture qui ont trouvé leur place ici ? 

Le spectateur du 5e rang : Tiens ! Pourquoi pas ! C’est à Chaillot – du TNP au théâtre national de la danse – que j’ai appris à devenir spectateur, à voir voler la scène sur une aile imaginaire, à presque oublier ma propre personne durant un spectacle afin de mieux entendre la proposition de l’artiste. 

L’enquêteur (plus direct) : Quelles circonstances donnent au spectateur une raison d’être là ? 

Le spectateur du 5e rang (émerveillé) : J’ai appris à Chaillot que les propositions artistiques ne sont pas des objets que l’on trouve sur un marché où gaspiller du temps. Ce sont des fictions qui sollicitent l’exercice du sensible, la plasticité des émotions, la coopération interprétative du spectateur. J’ose même affirmer que l’essentiel est de savoir si on en discute ou non ! 

L’enquêteur (sérieux) : Chaillot a donc moins favorisé votre accès à une place de spectateur que votre conversion à une manière de devenir attentif aux travaux des artistes et à votre propre trajectoire ? 

Le spectateur du 5e rang : Disons, plus exactement, que Chaillot a favorisé chez moi l’élaboration d’un art du spectateur. Il enveloppe l’inscription dans un public momentané, une « société fortuite » dirait Balzac ou du moins un corps à cent têtes, hétérogène et sécable, le temps d’une représentation théâtrale ou d’une présentation chorégraphique. Souligner ces deux traits donne de l’élan à l’idée selon laquelle les spectateurs constituent une forme d’existence de l’art, une matrice de construction d’un commun et une matrice de production des significations à discuter dans l’espace public. 

L’enquêteur (avant de s’éclipser) : Un changement d’orientation de l’institution ne risque-t-il pas de détourner les spectateurs ? 

Le spectateur du 5e rang (rapidement) : J’ai effectivement assisté à la régénération de Chaillot par la danse, plus étrangère à l’ordre de la voix. Des comédiens avaient jadis participé largement à révéler ses particularités. Mais, on ne vient pas seulement ici pour y chercher les mots des morts dans les mises en scène du passé – J. Vilar, A. Vitez, J. Savary, B. Wilson... Le désir déchire toujours d’y exercer aussi nos multiples manières de faire œuvre aujourd’hui, d’y partager des enthousiasmes et des contributions à l’élaboration de significations nouvelles, même dissensuelles. 


- 2 -

Lettre envoyée par une spectatrice, 

composée à partir de ses souvenirs

« Dès le soir de mon premier spectacle, j’ai conçu cette lettre à toi adressée, Chaillot. Notre reconnaissance envers les vifs plaisirs que tu nous as procurés ne serait qu’un pauvre et piètre retour si elle ne s’accompagnait d’une meilleure compréhension de notre mutation de passants en spectatrices.eurs. Te célébrer, comme institution artistique, ne peut se cantonner à ne voir en toi qu’un fait architectural un peu pompeux dans lequel réserver une place pour une soirée ! Grâce à toi, nous sommes devenus ceux qui, exaltés ou patients, furieux ou déchainés après tel spectacle, préparons l’horizon d’attente des autres, tout en nous lançant dans des débats dont le mérite est d’opérer la critique de la culture du temps. 

Je ne sais plus très bien durant quel spectacle cela s’est passé pour moi – B. Tavernier le raconte pour un concert Duke Ellington -, mais j’ai vite compris que nous ne répondons à tes adresses que parce que nous pouvons en faire ce que nous voulons. Tu ne nous asservis pas à un opérateur imposant ce qu’il conviendrait d’entendre ou nous disant ce que nous devons comprendre. 

Nous sommes aussi éloignés des images médiatiquement retenues des extrémités où le public peut se porter parfois et où, captivé ou révulsé, il peut passer avec rapidité. Car « spectateur » - de quelque scène qu’on se nourrisse – c’est à la fois une place anthropologique, historique, culturelle, une place critique et un problème notamment au vu des transformations actuelles des pratiques artistiques et des formations esthétiques.

Je me souviens de quelques vers appris à l’école concernant les premiers pas du spectateur moderne : 

« Au sein de la modernité, l’œuvre muette, 

Ne chante plus la gloire de Dieu ; elle se prête, 

À l’appréciation de tous, et implique, 

Complicité du spectateur et débat public. »


À partir du tissage qui lie les mots, les sons, les images, la lumière, la musique et les corps sur la scène en une maille complexe, l’oeuvre suscite des questions : comment cette œuvre me saisit-elle en spectatrice ? Quelle spectatrice veut-elle faire de moi ? 

C’est donc avec joie que ma reconnaissance va à un acteur d’une émancipation culturelle dans le cadre de débats quant à l’art, au plaisir esthétique et à sa critique. Tu nous as aussi permis de vivifier la culture en nous confrontant à différentes pratiques et cultures ». 


- 3 -

Aphorismes de l’ouvreuse de la salle Fernand Gémier, 

recueillis au parterre et commentés par l’éditeur 


- « Je ne sais si Chaillot ne travaille pas d’abord la question du spectateur, avant même celle de public, nonobstant les problèmes liés aux services dédiés à la « relation avec le public », à l’estimation de la jauge, des normes de sécurité ou de l’accueil des personnes handicapées, élément auquel mes collègues et moi sommes attentifs. » 

- « Je crois avoir compris que la notion de public est souvent un cache misère de la question de la spectatrice ou du spectateur. En général, on examine peu la réflexion des œuvres en et par eux. Or, l’essentiel tient à la trajectoire par laquelle ils deviennent spectateurs. » 

- « Je suis choquée par ce que j’entends depuis quelques années, dans les comptes rendus ou les discussions administratives : de plus en plus souvent on parle des spectateurs en termes choquants - « les gens » -, ou en termes dévalorisants - le spectateur serait « passif », etc. ! » 

[NB de l’éditeur : serait-ce une allusion au débat potentiel entre Alain Badiou et Jacques Rancière, tous deux intervenants, séparément, à Chaillot ? Ces deux philosophes relèvent que cette notion de passivité du spectateur est une pseudo-justification des agitations qui assaillent les metteurs en scène de nos jours. Ces derniers croient réformer le théâtre en convoquant les spectateurs sur la scène, en les interpellant, en leur imposant toutes sortes d’épreuves qui ne changent rien au rapport constitutif de l’art d’exposition. Badiou, à Chaillot, en 2013, a été radical : «Les démonstrations de ce type, destinées à sortir le spectateur de sa passivité, sont en général le comble de la passivité, car le spectateur doit obéir à l’injonction sévère de ne pas être passif» ! Pourquoi confondre «être assis» sur une chaise et «passivité» ? »] 

- « Je peux témoigner du fait que certains discours cantonnent la spectatrice et le spectateur dans une représentation dépréciée. Et du fait de ces représentations, la réception des œuvres est pensée mécaniquement. Elle aboutit à une normalisation des conduites et parfois des émotions. » 

[NB de l’éditeur : nous supposons que l’ouvreuse, qui n’avait pas beaucoup de temps pour s’expliquer, fait allusion à l’histoire de l’art d’exposition : depuis l’aube de la modernité, c’est bien au cœur des spectacles que se joue la corrélation entre œuvre et spectateur, laquelle ne relève ni d’un rapport de cause à effet, ni d’un naturel. Les transformations du sensible induites par ce rapport n’ont rien non plus d’immédiat ou d’évident.]

- « Je peux dire qu’en inventant la « Minute du spectateur », après le « Laboratoire du spectateur » et les « Jours de silence » à l’encontre de la lancinante cacophonie du quotidien, Chaillot montre bien que les transformations du sensible et des émotions, si elles ont lieu, relèvent surtout d’une manière de briser les évidences de la culture-alibi et non pas de la décision de libérer les œuvres de la salle ou du rapport frontal en agitant les spectateurs. »

- « En outre des propos de Badiou [NB : cf. la note de l’éditeur ci-dessus], on peut se fier au propos de Rancière selon lequel l’œuvre d’exposition n’est pas assignable à un destin à accomplir, ni à une logique pédagogique cherchant à fabriquer un destinataire institué ; et chez le spectateur son inactivité physique n’est pas passive, n’est pas séparé d’une capacité à connaître et d’un pouvoir d’agir. » 


- 4 -

Flash-back sur son parcours par un médiateur culturel, 

rédigé dans le grand foyer, après un spectacle 


Autour d’un verre : 

« Quand je me suis dégagé enfin de mes études, c’est à Chaillot que j’ai rencontré pour la première fois et concrètement les théories esthétiques que l’on m’avait enseignées à l’université. Notamment celle-ci qui est essentielle : le rapport à l’œuvre d’art, ou le mode sous lequel les spectateurs font œuvre avec la proposition de l’artiste extériorisée par les comédiens – j’y ai aimé G. Philipe, J. Moreau, M. Bousquet, I. Huppert, M. Monnier, P. Bausch, H. Wang et R. Molina, parmi bien d’autres - décline des exercices du sensible – je ne suis pas partisan du dualisme âme-corps – dont la propriété est – outre une émancipation historique - une émancipation momentanée du quotidien, de l’opinion, ainsi qu’une émancipation des assignations qui débouche finalement sur la parole adressée aux autres, exposant d’autant mieux le plaisir pris. Comme si la spectatorialité d’art et de culture fonctionnait sur une double articulation : articulation à l’œuvre et articulation aux autres. 

Chaque fois que j’interviens dans une école ou une entreprise pour parler de Chaillot, je perçois qu’il faut éviter de parler de la place du spectateur et faire plutôt valoir un art du spectateur, au sein duquel le/la futur(e) spectateur.trice devienne sujet de son jugement. Ce déplacement de la place du spectateur à un art du spectateur et au pouvoir de parler des oeuvres permet de mettre en avant les chemins sensibles par lesquels passent la constitution d’une subjectivation et celle d’une nouvelle manière de s’émanciper en retraduisant sans cesse les propositions artistiques portant sur le sens de l’existence, individuelle et collective, dans l’expérience de l’existence. » 

Il boit une gorgée et reprend : 

« De mon point de vue, Chaillot ne cesse d’en être l’occasion. Chaque année, il est passionnant de déchiffrer les inquiétudes et préoccupations des artistes qui, malgré la singularité des démarches, dessinent des axes lisibles dans le programme global. 

Quant au public de Chaillot tel que je le perçois et le fréquente ? De cette nef, actuellement vouée à la danse, qui démultiplie les surfaces et offre des volumes que sons, vidéos, corps et mots viennent habiter – même si on danse moins dans le lieu, qu’on ne danse le lieu -, il fait l’espace de sa mutation. Selon une étude publiée récemment, un public, ce n’est pas un donné préexistant, c’est un résultat, toujours à recommencer. Le public n’est pas, il devient, sans fin. Ce public en devenir esthétique se réalise dans l’adresse indéterminée à chacun et la publicité qui ne constituent pas des perversions ou des vices de l’« art d’exposition », non plus que les applaudissements qui ébranlent la salle ne sont frivoles » 

Il conclut, insinuant : 

« Nous n’avons aucune raison d’enfermer le public dans une aliénation, une impuissance, la bêtise, l’inculture, etc. Même si, éventuellement, nous en avons des raisons, relatives aux conditions de l’exercice esthétique aujourd’hui, mécanisé en fascination. » 


- 5 -

Copie d’un appel, affiché dans le hall de Chaillot, pour participer à un projet d’ouvrage intitulé « La folie de Chaillot »

« Recherche 5 spectateurs/rédacteurs (s’inscrire) sur les thèmes suivants :


Chapitre 1 : L’esthétique à Chaillot 

Recherchons un familier de Chaillot susceptible d’expliciter en quoi les changements actuels d’options esthétiques : immersion, participation, performance, nouvelles formes de narration au théâtre et en danse, changent l’appropriation des arts par le public, et quels sont les souhaits des futurs spectateurs. 


Chapitre 2 : Les publics à Chaillot 

...un auteur-spectateur pouvant décrire les « absents » de Chaillot : celui qui n’envisage pas de s’y rendre, celui qui n’en connaît pas l’existence, celui qui réside sur la lisière ou en marge des habitués, et celui qui se bat pour une autre conception des arts et de la culture. 


Chapitre 3 : Chaillot et la société 

...un spectateur commentant le fait que les arts décident de processus qui ne peuvent empêcher les drames sociaux et politiques, ni sauver qui que ce soit, ni ramener les morts à la vie, ni rendre justice aux victimes... mais peuvent émanciper les spectateurs plutôt que les rendre conformes. 


Chapitre 4 : La transmission à Chaillot 

...un spectateur qui n’adhère pas à la culture crépusculaire du temps, voulant imposer aux institutions culturelles la vocation de restaurer des valeurs, une identité culturelle ou un lien social. Si transmission il devait y avoir elle ne saurait consister à interdire au destinataire de transformer ce qui est transmis. Transmettre, ce serait plus exactement rendre possible des écarts et des débordements, réinventer en réfutant les assignations dans les corps. 


Chapitre 5 : L’actualité à Chaillot 

...un spectateur se posant le problème suivant : en marge de la démocratisation et de la démocratie culturelles, n’y a-t-il pas une action à conduire à l’égard de ceux qui attentent aux arts, soit par ressentiment envers ce qui se situe en dehors de leur sphère habituelle, soit pour crier leur désespoir, soit par volonté de terroriser. Est-il pertinent d’affirmer qu’ils viennent rompre la certitude ancrée dans notre histoire de l’irréversibilité du mouvement d’éducation esthétique de l’humanité ? Ne fragilisent-ils pas du moins les appareils esthétiques dont l’esprit démocratique nous a dotés. » 


Épilogue


Les jugements de ces spectatrices.eurs ne constituent un panorama ni du répertoire de Chaillot, ni de la diversité des publics. Aideront-ils cependant la jeune génération à adhérer à l’excitante pluralité des tendances artistiques du moment ? Quoi qu’il en soit, ils dégagent un portrait lucide des efforts et des plaisirs du devenir spectateur. Sans débat, sans questionnement, sans échange, comment spectateurs et publics culturels peuvent-ils survivre ? 














20180101

Deutscher Buchpreis

Robert Menasse wurde von der Jury zum Sieger des Deustchen Buchpreises gekürt. Anhand vieller Erzählstränge entwirft der 63-J¨hrige Autor in seinem Buch « Die Huaptastadt » ein schillerndes Bild der EU-Bürokratie. Seine Beschreibungen der Charaktere wirken treffend. Auch die Winkelzüge der Schweinemarktlobbyisten, die nach China drängen, lesen sich sehr wirklichkeitsnah. Doch die Handlung trägt in vielem auch sehr skurrile und satirische Züge. Das Ganze gipfel im verrückt anmutenden Vorschlag eines österreichischen EU-Beamten, zu den « Jubilee »-Feierlichkeiten der EU-Kommission Auschwitz in den Mittelpunkt zu stellen. Denn Schliesslich sei das Vernichtungslager der Nationalsozialisten auch sozusagen Ursprung der europäischen Idee. Farce oder Tragikomödie : All dies ist Menasses Buch.


20170406

Editorial



1 – Un nouveau New Deal au coeur de mouvements sociaux inédits

Eine neue New Deal ?

Drei Jahrzehnte lang hat der Zauber gewirkt. Drei Jahrzehnte lang hat die Menschheit an jenen Segen geglaubt, den die Globalisierung mit sich bringen würde. Am Ende nutze es allen, wenn Vorschriften Fallen, Konzerne weltweit präsent sind, die Banken sehr viel Geld haben, wenn es Steuerparadise gibt und Regierungen möglichst wenige stören. 

Doch die Zeiten haben sich geändert. Vor zehn Jahren begann jene mächtige Finanzwelt zu Kollabieren, die als Hohetempel der Marktgläubigkeit galt, dann aber von Sparbuchhaltern gerettet werden musste. 

Zusammengebrochen ist damit auch der Mythos der sich selbst regulierenden Märkte. Zutage tritt stattdessen ein immer stärkerer Unmut, getragenn von diffusen ängsten, Halbwissen und berechtigter Ablehnung bestimmter Mechanismen. Es ist eine Hochzeit für Menschenfänger und Autoritäre. 

Derzeit herrscht ein Vakuum, da hilft auch kein Ausbessern im Detail. Was die Welt braucht, ist ein neues Leitmotiv. Und zwar bevor Populisten aller Couleur dieses Vakuum füllen und die Meschen gegeneinander aufbringen. 

Die Zeit drängt. 

Repris du Spiegel, Thomas Fricke 


2 – Des mouvements sociaux profonds 

Tandis qu’en France, les analyses du vote à la dernière élection présidentielle montre que le socle de la société est en train de bouger fortement. 

Un livre récent : 
Lévy, Jacques, Ogier Maitre, Jean-Nicolas Fauchille et Ana Póvoas (dirs.). 2017. 
Atlas politique de la France
Paris : Éditions Autrement.

Montre qu’on pourrait lire le résultat de l’élection présidentielle de 2017 comme une sorte de révolte, menée au nom de l’intérêt public, de ceux qui produisent contre ceux qui reçoivent sans produire. Avec le « système » « gauche »/« droite », il était difficile de critiquer la conservation des privilèges statutaires, chaque « camp » s’employant à défendre une part de ces corporatismes d’État. En acceptant de parler clair, les forces les plus dynamiques dans l’économie et la culture ont décidé de barrer la route à des groupes sociaux tétanisés par l’échec ou la peur et prêts à empêcher les autres d’avancer. Le « peuple » de 2017 – la majorité des deux tiers du 2e tour de la présidentielle –, c’est aussi celui du 11 janvier 2015, qui renvoie dos à dos le communautarisme islamiste et le communautarisme nationaliste français. Ce sont les mêmes qui, à Paris, ont réalisé la plus grande manifestation de l’histoire de la ville et ont voté à 90% pour Emmanuel Macron. La carte qui oppose le vote Macron au vote Le Pen rend compte de ces deux conceptions, l’une qui subordonne l’ensemble de la vie sociale à une allégeance nationale monoscalaire, l’autre qui s’appuie sur le concept de société des individus et fédère de multiples identités spatiales, de la ville au monde. En tant que clivage entre modèles de société, cette antinomie est substantielle ; elle s’exprimera encore avec une grande force géographique. 

Ce qui restait d’appartenances communautaires s’est progressivement effrité : les genres, les âges, les familles, les classes et les castes, les corporations, les petits pays et les vieilles régions, l’État et les institutions religieuses existent toujours, mais l’étau qu’ils appliquaient sur les individus s’est desserré. L’allégeance à un groupe non choisi, qui était encore il y a cinquante ans un lien social essentiel, est devenu un problème, parfois une angoisse, signe que désormais le grain de base de la société est bien l’individu et le cadre fondamental du vivre-ensemble, la société (Elias 1991).


20170405

Migrations

Archéologie des migrations
Christian Ruby
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Cet ouvrage rédigé par Dominique Garcia et Hervé Le Bras (dir., Paris, La Découverte, 2017) concerne d’autant plus les européens, pour ne pas dire le monde entier, qu’il ne se contente pas du dépouillement théorique de la notion de migration – ce à quoi il procède aussi – mais entreprend l’étude de nombreuses migrations de ladite préhistoire aux Grecs, des Étrusques au Bantoustan, de l’immigration scandinave à la diaspora africaine, pour ne citer que ces explorations et enquêtes conduites, ici, par des auteurs qualifiés internationaux.

Concernant la question même de la migration (définition et mise en œuvre), les auteurs de cette Archéologie des migrations soulignent que le terme est récent, en langue française en tout cas (et en dehors du cas de la migration des âmes). Mais surtout, il se heurte à un présupposé : auparavant, c’est-à-dire finalement, avant son usage récent, les grands auteurs insistent plutôt sur l’immobilité des populations, quand l’esprit nationaliste ne vient pas insister de manière assez trouble sur l’identité nationale articulée à « origine » et « population originaire ». Déjà Adam Smith, mais aussi Montesquieu, et bien d’autres, tentent de prouver que l’homme est difficile à remuer et à déplacer. À dire vrai, on se demande si ce parti pris n’est pas nécessaire dès lors qu’on veut défendre l’idée d’une extension commercial, mais alors il faut lire les textes de référence à contrario de ce qu’ils démontrent. La théorie des climats de Montesquieu pense l’adaptation des hommes au climat du lieu qui les a vu naître et grandis. Dès lors, transplantés ailleurs, leur esprit se dissout. Et que dire des mille considérations sur les paysans, ces hommes qui ne quittent jamais leur terre, etc. Fiefs, villages, terre, foyer font ainsi bon ménage pour « prouver » qu’il existe deux types d’humains : les sédentaires et les migrants. Les sédentaires étant valorisés et les migrants relevant quasi d’une « nature étrangère ».

Dans l’Europe du XIX° siècle, les nationalismes ont rendu possible l’utilisation dévoyée d’un grand nombre d’ethnonymes (Goths, Celtes,...) empêchant de comprendre les modes migratoires internes à l’Europe, et projetant les migrations chez les « autres ». Les concepts de civilisation et de culture, dans certains usages ont conduit à des dérives raciales qui ont servi à partager les sédentaires et les migrants, les autochtones et les immigrants, etc.

Il fallait aussi rappeler que « migration » peut se comprendre de deux points de vue : la région d’où l’on part et la région où l’on arrive (émigration, immigration). Mais dans tous les cas, cela ne suffit pas à distinguer, hors champ du nationalisme, les mouvements de colonisation, les expéditions guerrières, les échanges commerciaux, les potlatch, les échanges matrimoniaux, les diffusions de techniques nouvelles, etc.

Les Paléontologues contribuent aussi à déplacer le concept de migration. Ils montrent que le genre Homo est le seul singe migrateur. Ce genre brise la dépendance au monde des arbres. C’est ainsi que se met en place l’expansion de notre espèce, depuis l’Afrique. Ces migrations s’accomplissent en bateau et en radeau, par cabotage ou de manière hauturière. La formation de plusieurs humanités et la rencontre entre ces formes se déroule sur toute la surface de la terre du fait de ces migrations.

La recherche spécifique en Europe montre que cette terre est depuis longtemps une terre de migration. La paléogénétique aide à comprendre les lignes de force de ces migrations. Ce qu’il faut donc expliquer est donc moins la migration que la sédentarisation des migrants. L’ère de la paléogénomique a mis en évidence que les premiers paysans anatoliens ont colonisé l’Europe. D’ailleurs, les données paléogénomiques attestent une migration massive des populations des steppes vers l’Europe centrale, à l’âge du Bronze, et elles semblent coïncider avec un scénario linguistique qui ferait remonter l’expansion des langues indo-européennes à cette époque, et à une origine anatolienne des langues indo-européennes.

Plus largement, si jadis on a pu soutenir l’idée que les différentes populations actuelles étaient issues de formes archaïques locales dans les différentes régions du monde, l’origine africaine récente des hommes modernes s’est aujourd’hui largement imposée. Ensuite, alors que l’Europe orientale voit le remplacement des populations néandertaliennes s’opérer rapidement, plus à l’ouest, ces groupes persistent encore pendant des millénaires. Les auteurs de cet ouvrage collectif, par ailleurs issu d’un colloque de l’Inrap, exposent ces questions avec clarté. Les migrations humaines se sont poursuivies durant au moins deux millions d’années, à la fois à l’intérieur et au dehors du berceau africain, les humains devenant l’espère mammifère dominante et universelle. Des cartes dont il importe de faire la lecture précise étayent ces données.

La modestie des chercheurs en ces matières est aussi caractéristique. Ils n’hésitent pas à désigner des zones de recherche inachevées, ou des questions en suspens. Seule certitude : il faut cesse de se laisser empêtrer dans les nationalismes (ethniques, culturels, raciaux, linguistiques, etc.).

Cet ouvrage est, comme on l’entend, central tant pour ceux qui veulent savoir où en sont les recherches actuellement, que pour ceux qui veulent s’attaquer aux mythes qui parcourent encore de nombreuses consciences, et des discours politiques.


20170404

Les suppliants

Les suppliants (Grensgeval, Borderline), 
Paris, L’Arche, 2016 

Elfriede Jelinek
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Sur le thème de Les Suppliantes, d’Euripide, 123 av. notre ère (représentées probablement en 423). Les mères des guerriers argiens morts à Thèbes aux côtés de Polynice, à qui les Thébains refusent de donner une sépulture, viennent en suppliantes, à Eleusis, avec Adraste, demander l'aide de Thésée. Le roi mène une expédition contre Thèbes et l'emporte. On ramène les corps des sept chefs. Evadné se jette dans le bûcher de Capanée, son époux. Les urnes sont apportées aux mères ; Athéna annonce l'avenir et scelle l'alliance des Argiens et d'Athènes. Un thème d'actualité après la défaite de Délion (424).

Cf. http://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Euripide/173198#Bz4lMHZJyTyjzfo7.99

Repris par Jelinek : le thème est traité ici au masculin pluriel, il concerne donc tout le monde. Les suppliants sont : hommes, femmes et enfants... 

Dans ce texte écrit en 2013, en réaction aux agissements des autorités viennoises vis-à-vis des demandeurs d'asile, s'élève la voix de l'Étranger - une voix chorale. Cette langue, se gonflant telle une vague de récits aussi bien mythologiques que bibliques, de discours administratifs ou politiques, prend la forme d'une discordante et magistrale prière. Sous-tendue par des expressions idiomatiques ou proverbiales, des textes de philosophie classique et des vers d'Eschyle, Rilke ou Hölderlin, elle accomplit l'accueil de l'étranger. 

Extraits de ces voix de l’Étranger

« Vivants. Vivants. C’est le principal, nous sommes vivants, et ce n’est pas beaucoup plus qu’être en vie après avoir quitté la sainte patrie. Pas un regard clément ne daigne se tourner vers notre procession, mais nous dédaigner, ça ils le font. Nous avons fui, non pas bannis par notre peuple, mais bannis par tous ça et là. Tout ce qui est à savoir sur notre vie s’en est allé, étouffé sous une couche d’apparences, plus rien ne fait l’objet de connaissance, il n’y a plus rien du tout. Il n’est plus nécessaire non plus de s’emparer d’idées. Nous essayons de lire des lois étrangères. On ne nous dit rien, nous ne sommes au courant de rien, nous sommes convoqués puis laissés en plan, nous sommes tenus d’apparaître ici, puis là-bas, mais en quel pays, plus accueillant que celui-ci, et nous n’en connaissons point, en quel pays pouvons nous mettre les pieds ? Aucun. Nous avons mis les pieds dans le plat. Nous avons été refoulés. Nous nous allongeons sur le sol froid de l’église. Nous nous relevons. Ne mangeons rien. Nous devrions pourtant recommencer à manger, à boire du moins. Nous avons ici une ramée pour la paix, les rameaux d’un palmier à huile, non, d’un olivier , nous les lui avons arrachés, oui, et puis ceci aussi, tout recouvert d’inscriptions ; nous n’avons que ça, à qui pouvons-nous la remettre, cette pile, nous avons noirci deux tonnes de papier, bien sûr qu’on nous a aidés, nous le brandissons d’un air suppliant, ce papier, non, des papiers nous n’en avons pas , juste du papier, à qui pouvons-nous le remettre ? à vous ? » 

« Peu importe, vous nous considérez comme des êtres odieux, nous le voyons bien, c’est évident. » « Fléau d’étrangers ! C’est ainsi que vous nous appelez et vous allez piocher dans les moyens expiatoires du pays, alors qu’aucun péché n’y a eu lieu et que le pays n’a plus aucun moyen. » 

« De par nos voix, nous aimerions apporter notre contribution au bien commun de ce pays, nous aimerions de manière générale apporter quelque chose à ce pays qui se sent à son aise en lui-même... » « Ce n’est pas grave, ce n’est pas grave, nous constituons l’horizon pour quelque chose qui pourrait aussi se terminer au mieux, mais ce n’est pas le cas ». 

20170403

Echange

L’Europe a l’échange pour culture 

Christian Ruby
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Une brève histoire culturelle de l’Europe
Emmanuelle Loyer, 
Paris, Flammarion, 
Champs Histoire, 
2017 


Que nous, citoyennes et citoyens européens, peinions à construire l’Europe de nos voeux, cela va sans dire. D’autant que nous ne pouvons plus nous contenter de ce que l’Europe crut être longtemps : le sol de l’universel et le méridien du beau, du bien et du vrai, des Lumières et du progrès, des droits de l’homme. Mais que nous ne pouvons pas non plus céder à l’air du temps, peu favorable, c’est le moins qu’on puisse dire, à l’idée même d’Europe. Alors, comment penser l’Europe (et non seulement l’UE) ? Suffira-t-il, comme beaucoup le croient encore, de scander des références soi-disant communes pour forger un esprit européen ? Et quelles références ? Certes, une tradition se construit, mais devons-nous construire n’importe quoi afin de donner aux uns et aux autres des motifs d’adhérer à cette idée. Un ouvrage synthétique, accompagné de notes, d’une abondante bibliographie et d’une iconographie ciblée, nous est ici proposé par une historienne, et que nous soumettons à une lecture cependant plus philosophique qu’historienne. 


Une histoire culturelle


Alors, plutôt que de s’enfermer dans une idéologie du commun que l’on se forcerait à rendre crédible par des références empilées – la culture européenne serait la somme de l’héritage des Grecs, des Romains, de la chrétienté, des lumières, de l’athéisme, etc., en somme de tout, un peu ! -, ou plutôt que de s’enquérir d’une identité toujours pensée comme essence, uniformité et homogénéité, mieux valait sans aucun doute affronter le problème autrement. L’historien Christophe Charle a indiqué jadis des pistes à suivre. Entre autre, une orientation centrale : l’idée même d’Europe a varié en extension comme en compréhension, au moins durant les deux derniers siècles. 

Mais cela ne suffit pas. Une telle histoire doit être culturelle, ce qui ne signifie pas qu’elle ne s’intéresse qu’à la culture. Elle ne peut se contenter d’un récit des successions royales ou des guerres, sur le mode de l’histoire antérieure (celle des pouvoirs officiels). Elle doit thématiser les événements en fonction de paramètres culturels : la ville, les spectacles, les mœurs, les sensibilités, les échanges, les traductions, etc. Elle doit mettre en scène, sans les négliger, les tensions, contradictions, décalages, discordances entre les cultures en Europe. Elle doit encore se confronter à des modernités différentielles. Elle doit enfin inscrire désormais l’Europe dans la mondialisation. 

C’est peu dire que le chantier est à la fois délicat à aborder et tentant. Professeure à Sciences Po, l’historienne qu’est Emmanuelle Loyer en assume les objectifs et enjeux. Elle ne néglige pas de justifier aussi une posture décisive à partir de trois éléments : s’intéresser à cette question de 1914 à nos jours ; accepter l’idée d’une histoire écrite depuis la France (sans constituer un point de vue français) ; ne pas négliger pour autant le « moment français de la culture européenne ». 


Un itinéraire cartographié 


L’auteure renvoie, pour ouvrir le propos, à quelques références théoriques tout à fait éclairantes quant à sa propre démarche. Elle s’appuie, implicitement, sur des interrogations qu’elle puise, entre autres, chez Erich Auerbach, Walter Benjamin et Virginia Woolf. Cette trilogie, qu’elle amplifie en cours de réflexion par la référence à d’autres auteurs, induit toutefois une manière de tabler sur les peines et les difficultés à entrer dans le régime de la modernité, de la part de nombre d’européens. Une poétique profonde serait-elle la flèche de l’idée européenne ? Mais alors une poétique de naufrages dont le Titanic fut éventuellement le modèle ? 

Plus largement, la cartographie dessinée par l’auteure – de Paris à Londres, de Berlin à Rome, de Prague à Copenhague... - respecte l’axe choisi : relever les traits qui, traduits dans des contextes historiques différents, identifient un fil conducteur susceptible d’être appelé « Europe ». Par exemple, le montage ou la fabrication des identités nationales au XIXe siècle. L’auteure profite pleinement des travaux récents selon lesquels l’idée de tradition renvoie à des élaborations toujours récentes (Eric Hobsbawm). Cette idée est soutenue par de nombreuses productions d’un matériau « national » inventé à chaque fois, mais dont la démarche est commune aux différents pays européens. Ainsi élites savantes, artistes, érudits, écrivains, archéologues se lancent sur la piste d’un ancrage local susceptible de servir de lien national (dont le romantisme a été le fil conducteur, ouvrant sur le Nord de l’Europe). Évidemment la langue y est une pièce essentielle, philologues et grammairiens forgeant des langues nationales. Mais cela vaut aussi pour les arts de la scène : Schiller, Verdi et Wagner ne sont pas les derniers à citer dans cet ordre, notamment en ce qui concerne l’opéra (et sa contribution au sentiment national). Les médias identitaires sont nombreux à se mettre en place : École, journaux, pratiques sportives, romans se mêlent dans cette expansion du sentiment national, appuyé sur des considérations historiques, géographiques, patriotiques et morales. 

Mais ce qui caractérise non moins une surface d’échange européenne est la culture urbaine, que l’auteure décrit fort justement à partir de l’esprit de Georg Simmel et de Benjamin. Cafés, journaux, spectacles, foules, etc. dessinent un écosystème urbain européen. Le nouveau régime culturel de la ville est fait de ces échanges dans lesquels le café est à la fois populaire et élitiste, la littérature est à la fois elle-même et journalisme, etc. On se souviendra du fait que George Steiner soulignait autrefois que : « Dessinez la carte des cafés, vous obtiendrez l’un des jalons essentiels de la « notion d’Europe » ». 


Une société du spectacle ? 


La centralité du théâtre est un des éléments depuis longtemps commentés, dès lors que l’on cherche des traits communs aux pays qui se réclament de l’Europe. Sociétés urbaines et arts du spectacle ne se séparent pas. D’ailleurs, le cinéma n’est pas la dernière pratique artistique à produire des effets européens, selon cette échelle. L’auteure reprend ici les travaux de Christophe Charle déjà cité plus haut. Elle souligne la progressive transformation de la géographie théâtrale dans les grandes villes de ce territoire. 

Les œuvres mises en public méritent qu’on s’y arrête. L’auteure tente alors de saisir l’être-ensemble du spectacle vivant, dans la confrontation entre le monde de la salle et le monde représenté sur la scène. Au demeurant, elle ne s’en tient pas à un répertoire historique. Il est effectivement facile de dresser une taxinomie des thèmes de spectacles, dans leur relation à la question de l’identité nationale des pays concernés. Elle tente, mais cela devrait être prolongé, de rendre compte des circulations avant-gardistes (pour chaque époque) dans les différents contextes. Mais l’analyse porte plutôt à renseigner les transferts d’un pays à l’autre qu’à analyser les déplacements des répertoires. En l’occurrence, il aurait été intéressant d’observer si le thème de l’Europe opère (ou non) une véritable greffe dans les spectacles, disons jusqu’à nos jours (We are l’Europe, par exemple). 

En revanche, l’auteure a l’habileté d’articuler en permanence urbanisme, mœurs, architectures et effets sensibles. 

Mais elle n’oublie pas que cette question du spectacle traverse aussi, dans toute l’Europe, la dimension coloniale, avec sa cohorte de spectacles « sauvages » et autres « zoos humains ». C’est aussi cela, l’Europe, avant même que se déploie un devenir postcolonial. Car, on a trop tendance à l’oublier, en marge de l’histoire des faits de colonisation et de décolonisation se conduisent des révoltes intellectuelles, culturelles, et plus encore, épistémologiques, contre notamment les catégories coloniales choisies pour penser l’autre et soi-même. 


Une originalité 


L’un des chapitres les plus originaux de l’ouvrage est celui qui traverse l’espace européen à partir de la question du genre. Cette dernière devient ici un outil heuristique qui permet de relire et de renouveler de nombreux secteurs de l’histoire. Certes pour en suivre les données, il faut rappeler que, par « genre », on entend le discours sur la différence des sexes, discours qui n’est pas absent de références aux institutions, structures, rituels, symboles qui organisent la société européenne. C’est bien sûr, la construction sociale qui distribue les identités féminines et masculines, à telle ou telle pratique, à tels ou tels sentiment ou valeur. 

Cette perspective rejoint l’historiographie indispensable, de nos jours, visant à tirer de l’oubli les femmes, ordinaires ou non, que l’on enfermait dans la dimension privée et dans les seules activités domestiques. Nul ne peut plus négliger le fait que cette perspective renouvèle l’histoire des femmes, mais non moins l’histoire des hommes. L’auteure alors parcours trois dimensions : l’histoire politique et l’exclusion des femmes de la politique démocratique ; l’ordre socio-politique d’un monde en guerre, engageant les femmes dans un ordre sexué qu’elles vont transformer ; l’examen des troubles apportés dans les identités sexuelles par l’émergence de l’homosexualité et les redéfinitions de la virilité. 


Le temps présent 


L’ouvrage ne se borne pas au passé. La reconstruction entreprise se fait source de réflexion sur le présent. Mais de surcroît, il est nécessaire de prendre en compte l’état des affaires sociales, culturelles et politiques de notre temps. Certains chapitres de l’ouvrage contiennent des données plus largement diffusées que d’autres, aussi passons-nous sur eux. Mais on peut s’arrêter sur deux éléments proposés dont l’intérêt est qu’ils réveillent encore la question de l’Europe en lui conférant des traits trop souvent écartés. 

Et si l’Europe devait quelque chose aux « masses » ? Entendons par là, au concept de « masse », mais aussi à ses applications : la notion de « culture de masse », par exemple. Comme si l’Europe pouvait donc se définir à partir des échanges conceptuels autour de questions finalement communes : le gouvernement à l’ère démocratique, la participation des masses en marge de la culture savante des élites... Cette attention portée par l’auteure aux échanges autour de cette question permet d’ailleurs de relier ce qui fut dit ci-dessus, l’émergence de la foule, et ce qui en est concevable plus tard, en particulier après la Deuxième Guerre mondiale. Il est vrai que la culture de masse représente un basculement historique qui se manifeste autour de l’image et du son, plutôt qu’autour des cultures écrites. L’européen contemporain est même moins familier de la radio désormais – par différence avec ce que traduit Woody Allen dans Radio Days -, que de la télévision et bientôt des ordinateurs. La couverture mondiale des événements donne à l’européen une capacité de réception inédite, quoique formatée par un type de rapport à la réalité. 

Il fallait donc aussi s’arrêter sur ces échanges conceptuels qui traversent l’Europe et fortifient des réseaux de pensée qui ne sont pas concentrés seulement sur les élites intellectuelles. De nos jours, les réseaux Internet permettent d’ailleurs des échanges facilités par les européens qui ont appris plusieurs langues. On sait que l’École de Francfort, dans les années 1930, a proposé des concepts (culture de masse, industries culturelles, aliénation), ensuite repris et retravaillés, et parfois déclassés. Il n’empêche, au niveau d’appréhension proposé d’une histoire culturelle de l’Europe, nous sommes bien mis au défi de penser ces dynamiques de traduction et d’efforts de pensée, au sein de ladite « civilisation des loisirs ». 

Au cœur même de la réflexion, la notion de « politique culturelle » prend une place décisive. De nombreux États européens ont mis en place de véritables politiques de ce type. Le modèle initial, justement par différence avec la culture de masse, voue un culte quasi religieux aux arts et aux vertus morales et nationales. C’est le signe d’une inscription de la culture dans l’agenda des États-providence et des contradictions culturelles qui les structurent. L’auteure en raconte l’aventure pour la France. Mais elle n’oublie ni les autres États, ni le fait que ces politiques se voient exposées à des contradictions et des déplacements. Les politiques de la mémoire post-Chute du Mur de Berlin – appuyées sur la gestion de l’héritage controversé des transferts de population après Guerre s’avère une difficulté, mais aussi une chance pour constituer une mémoire européenne commune, l’élargissement de l’Union européenne à l’Est dans les années 2000 est encore vue par certains comme l’occasion de remettre en question les transferts imposés en 1945, mais aussi de réfléchir à une mémoire de ces épisodes qui ne soit pas uniquement nationale -, comme les politiques patrimoniales pour temps de crise, font converger aussi des directives en Europe. Il semble bien, d’ailleurs, à ce propos, que l’auteure ne donne pas toute sa place à la construction de l’Europe, version UE et Commission de Bruxelles, dans ces considérations (avec effets induits des directives). Disons, ne tienne pas assez compte non plus de la culture des personnels européens dans les orientations de certains domaines (subsidiarité mise à part, car on peut la contourner). 


Culture d’Europe, culture européenne 


On l’entend bien, cet ouvrage constitue une excellente synthèse non seulement de mouvements internes à l’espace européen mais encore d’une manière nouvelle de penser l’histoire de notre époque : changement de paramètres, changement de niveau d’analyse, regard plus transversal, émergence de questions auparavant mal formulées, etc. L’histoire, peut-on lire au travers du propos tenu, ne se conçoit (heureusement) plus comme histoire des gloires du temps et des héros de l’époque. Ou du moins, les héros ne sont plus les mêmes : ce sont les institutions, les questions, les échanges, les structures qui parcourent des territoires sans s’arrêter aux frontières politiques. 

L’auteure revient peu sur sa conception de l’histoire culturelle de l’Europe. Sans doute une conclusion autour de cette conception eut-elle été utile aux lecteurs qui s’apprêtent à ne plus confondre la culture européenne (dont certains cherchent les racines) et l’histoire culturelle de l’Europe (qui est encore à prolonger, à partir de telles tentatives), au centre de laquelle il conviendrait de placer aussi une histoire culturelle des migrations et des modifications de l’idée d’Europe à partir des cadres (territoriaux et mentaux) des États bouleversés.